vendredi 1 avril 2011

Rencontre avec Mustafa Barghouti, Secrétaire-général de l'Initiative Nationale Palestinienne

Homme politique palestinien, arrivé second, derrière Mahmoud Abbas, à l'élection présidentielle de l'Autorité Palestinienne (AP) en 2005, avec 20% des voix, Mustafa Barghouti fait partie de ces infatigables opposants qui permettent d'observer une réalité politique avec un œil plus critique. Se définissant comme un « activiste de la démocratie et des droits de l'Homme », il est également Secrétaire-général de l'Initiative Nationale Palestinienne (al-Mubadara al-Wataniyya al-Filistiniyya), mouvement politique se positionnant comme une alternative à l'OLP et au Hamas, dont il critique la corruption et le népotisme.

C'est cet homme affable et charismatique que nous avons pu rencontrer en mars dernier, dans son bureau à Ramallah. Et quand on l'interroge sur les réalités politiques et sociales dans les Territoires Palestiniens, la réponse est franche : « Ce qu'il s'est passé en Tunisie et en Égypte est, pour nous, une source d'inspiration ». Dans ce cadre, M. Barghouti se place ainsi en supporter de la non-violence : « C'est la meilleure forme de combat. Et la plupart des Palestiniens souhaitent cette voie ». Il jette cependant rapidement un regard désabusé sur la situation de l'AP, près de vingt ans après les accords d'Oslo : « Oslo a été un processus à la fois terrible et mauvais. Mauvais car le processus enclenché n'était que temporaire et non final. L'ensemble des problèmes à résoudre ont également été découpés en tranches, avec des arrangements flous, sans réelle supervision et qui ont empêché la création d'un État national palestinien. Une des conséquences en aura été la création d'une AP ressemblant plus à une centrale de supervision au service d'Israël qu'un véritable gouvernement en exercice. Tout le budget va d'ailleurs à la sécurité, et non à l'agriculture ou à la culture ». Lorsqu'on l'interroge d'ailleurs sur son point de vue actuel quant au processus de paix, sa réponse est limpide : « Oslo n'est pas spécialement mort. Il est juste découpé en deux tendances : la tendance palestinienne, autour des droits revendiqués par les Palestiniens, qui est aujourd'hui éteinte, et la tendance israélienne, autour de ce qui est bon pour Israël, et qui, elle, existe toujours ».

Conscient de la dégradation de la confiance des Palestiniens envers leurs représentants politiques, Mustafa Barghouti plaide pour un recentrage des moyens politiques palestiniens autour de trois principes : la libération et la liberté des Palestiniens, la démocratie complète et totale et la justice sociale. Mais pour y parvenir, les deux forces politiques que sont le Hamas et le Fatah doivent parvenir à mettre un terme à leur désunion : « Il faut d'abord l'unité. Sans unité, pas d'élections. Sans élections, pas de changements. Or, on peut s'interroger sur les motivations réelles des deux mouvements pour les élections annoncées en septembre prochain. Le Hamas et le Fatah ont chacun peur de cette échéance électorale et de ce qu'il pourrait se passer. La tension est clairement présente. De plus, chacun des deux mouvements contrôle et monopolise les médias, ce qui empêche aux autres partis de pouvoir réellement exister. Les manifestations du 15 mars, qui sont une initiative de Palestiniens souhaitant la fin de cette désunion, sont un pas important dans ces aspirations. Cependant, ces manifestations ne changeront pas grand chose, le Fatah et le Hamas continuant de reprendre pour eux toute initiative. »

C'est en ce sens qu'il insiste sur l'inspiration que représentent les révoltes arabes : « La population est mécontente de la division et de la corruption. Mais faire tomber un gouvernement en place ne servirait à rien. Il faut une véritable révolution à l'intérieur du système. Il faut changer les mentalités, notamment à l'intérieur d'une administration phagocytée soit par le Fatah, soit par le Hamas. Ce n'est que de cette manière qu'il sera possible de mettre en place un système démocratique complet, reposant également sur les droits économiques et sociaux. L'AP en est encore très loin aujourd'hui. Le Hamas et le Fatah ont ainsi souvent modifié les règles électorales à leurs avantages, et comme chacun des deux mouvements contrôle sa propre administration, à Gaza ou en Cisjordanie, il est difficile de parvenir à bousculer l'état des choses. Comment changer dès lors les mentalités ? En permettant de modifier en profondeur le système, en luttant contre les peurs. Mais aussi en interrogeant les partenaires étrangers. Le soutien occidental a permis au Fatah de rester au pouvoir malgré sa défaite aux élections. Or, l'Occident ne pose aujourd'hui aucune question à l'AP sur le suivi des dépenses et sur la manière dont l'argent, avancé par l'Union Européenne, est dépensé en Palestine. Il est temps aujourd'hui de se poser ces questions de bonne gouvernance. »

Enfin, M. Barghouti insiste sur le rôle que doit jouer la jeunesse dans ces changements en cours : « Ce sont les jeunes qui composent la Palestine d'aujourd'hui. C'est avec eux que doit se créer l'avenir. L'éducation doit devenir la principale considération de l'AP, en mettant en place des fonds pour les étudiants mais aussi en réformant le système d'éducation actuel, qui doit devenir plus transparent et se doter d'une plus grande liberté d'accès. Enfin, il est essentiel que les partis eux-mêmes s'ouvrent à la jeunesse, et se renouvellent de cette manière. C'est aussi cela l'enseignement des révoltes actuelles dans la région ».

jeudi 24 mars 2011

La guerre des consensus

L'escalade de ces derniers jours en Israël et dans la bande de Gaza, ayant vu le tir de plusieurs roquettes à partir de la bande de Gaza, ainsi que le premier attentat depuis 2004 au cœur même de Jérusalem, relance les supputations quant à nouveau conflit armé entre le Hamas, retranché dans la bande de Gaza, et le gouvernement de Netanyahou-Lieberman. Les menaces d'intervention se font de plus en plus fortes du côté du gouvernement israélien, tandis que l'autorité en place à Gaza souhaite montrer qu'elle reste active et omniprésente dans la lutte pour les droits des palestiniens. Pour la plupart des analystes, ces évènements n'arrivent pas au hasard. Malmené pour sa position de plus en plus proche de la droite extrême, le gouvernement israélien chercherait à détourner l'attention et à rassembler son opinion dans la lutte « contre la terreur », tandis que le Hamas trouverait, dans le combat contre « l'ennemi héréditaire », une voie de sortie à la crise politique que traversent actuellement les deux Palestine, autour de la rupture entre le Fatah et le Hamas.

Le cocktail devient beaucoup plus dangereux en prenant en compte les évènements actuels en Syrie et au Liban. Le pouvoir de Bachar el-Assad est, en effet, confronté à une vague de protestations sans pareil depuis la révolte de la ville de Hama en 1982, et qui s'était soldée par une répression féroce. Presque 30 ans plus tard, c'est à Deraa que se concentrent les manifestations, où au moins 15 personnes ont été tuées hier, au sixième jour d'une contestation sans précédent. Quant au Liban, ce dernier connaît également de profonds troubles depuis plusieurs mois, suite au blocage politique exercé par le Hezbollah, redoutant une mise en cause de ses représentants dans l'assassinat de Rafic Hariri en 2005.

La question peut se poser dès lors de l'implicite consensus que représenterait un conflit armé éclatant entre ces différents protagonistes. L'adjonction des révoltes en cours dans tout le monde arabe depuis le début de l'année fait craindre aux pouvoirs en place de connaître le même sort que Ben Ali et Moubarak. La proclamation des états d'urgence qui suivrait une éventuelle guerre contre l'État israélien permettrait de bloquer toute nouvelle contestation populaire, et d'empêcher la chute des dominos politiques que représentent les pions palestinien, libanais et syrien. De même, face à une déstabilisation de sa position géopolitique, et des conséquences survenant à moyen terme sur sa politique étrangère, le pouvoir en place en Israël pourrait avoir la tentation de se lancer dans une ultime offensive contre ses ennemis traditionnels, avec pour but de se protéger durablement une dernière fois avant que les nouveaux régimes arabes ne se ressoudent autour du conflit israélo-palestinien. La probabilité pourrait être alors grande, pour chaque acteur, se lancer dans des provocations en cascade, destinées à engager ce conflit armé.

Il est encore trop tôt pour clairement conclure que cette éventualité arrivera prochainement entre Israël, la Palestine, le Liban et la Syrie. Mais, à moins d'une forte intervention de la communauté internationale dans ce conflit latent, sa probabilité n'ira qu'en s'accroissant. 

photo: les restes d'une roquette Kassam, près de Ashdod

jeudi 17 mars 2011

Une catastrophe nucléaire est-elle possible au Moyen-Orient?

La catastrophe nucléaire nippone consécutive au tremblement de terre et au tsunami de vendredi dernier font peser de nombreuses questions sur l'avenir du nucléaire et de ses dangers. Cette question est aussi à l'ordre du jour au Moyen-Orient et au Maghreb, dont plusieurs États se sont lancés, ces dernières années, dans le développement de leurs potentialités nucléaires.

Pour le moment, seuls deux États de la région, Israël et l'Iran, disposent de centrales nucléaires en état ou proche d'un état de fonctionnement. Mais ils risquent, à moyen terme, de ne plus être seuls à détenir ce monopole: plusieurs autres pays ont manifesté leur volonté d'acquérir également leurs propres centrales. Jordanie, Émirats Arabes Unis, Égypte, Turquie, ... ont mis en place plusieurs plans de développement, parfois très ambitieux. La société française AREVA avait ainsi révélé, dans une étude interne en 2008, que la construction de pas moins de 26 centrales étaient projetées, dont 4 d'entre elles semblaient concrètes à court terme.

Les centrales nucléaires ne sont cependant pas tout. Car au-delà de ces centrales génératrices d'électricité, plusieurs réacteurs de recherche existent déjà dans l'ensemble de la région, du Maroc à l'Iran. Le parc nucléaire actuel s'articule autour d'au moins huit réacteurs nucléaires, présents en Algérie, en Égypte, en Libye, au Maroc, en Syrie, en Turquie, en Iran et en Israël.

Les pays Occidentaux contribuent largement à ces politiques de développement de capacités civiles, essentiellement autour des États-Unis, de la Chine, de la Russie et surtout de la France qui, depuis le début de la présidence de Nicolas Sarkozy, s'est fait le héraut de l'énergie nucléaire et de sa promotion dans les pays arabes, autour d'un partenariat avec AREVA. La Russie, elle, s'est surtout investie dans le soutien apporté au développement des capacités nucléaires civiles en Iran. Ailleurs, plusieurs centrales étaient projetées en Tunisie, en Libye et en Égypte avant les révoltes de ces dernières semaines. De même, la Jordanie et plusieurs pays du Golfe Persique ont planifié la construction de centrales génératrices d'électricité, invoquant les pénuries énergétiques à venir dans le cadre de l'après-pétrole.

Guère de danger à l'heure actuelle donc? Probablement. Néanmoins, la promotion active de l'énergie nucléaire menée ces dernières années par les Occidentaux devrait inciter à la prudence. Tout comme le commerce des armes, le nucléaire ne fait pas partie de ces domaines de business as usual. C'est le cas actuellement dans le cadre de la lutte contre la prolifération et le détournement en vue de se doter d'armes nucléaires, sévèrement encadrés par plusieurs conventions internationales, dont le fameux Traité de Non Prolifération (TNP). Le lieu ne s'y prête néanmoins guère encore concernant les questions environnementales. Le site proposé pour la construction de la centrale jordanienne, près du golfe d’Aqaba, présente ainsi des risques quant à l’écosystème local. De même, l'Iran, qui vient d'achever la construction de la centrale de Bushehr, n'est guère à l'abri de risques sismiques importants, l'exemple du tremblement de terre de Bam en 2003, évalué à 6,5 sur l'échelle de Richter étant là pour le rappeler.

Au-delà du droit au développement du nucléaire civil, tel qu'autorisé dans le cadre du Traité de Non Prolifération, la question de l'impact environnemental et des dangers liés aux accidents nucléaires devra se poser dans les nouvelles politiques d'exportation des capacités nucléaires occidentales. Après l'accident nucléaire que connaît aujourd'hui le Japon, à Fukushima, il conviendra, à l'avenir, de se poser la question de l'éthique du nucléaire également à travers le prisme de l'environnement et des risques encourus dans ce domaine. Le Moyen-Orient et le Maghreb, considérés il y a peu comme l'eldorado du nucléaire du futur, ne devront pas y échapper. 

Photo: vue de la centrale nucléaire de Bushehr, en Iran 

lundi 14 mars 2011

De la politique de complaisance à la géopolitique de la complicité

Alors que la question d'une zone d'exclusion aérienne reste toujours au stade du simple débat dans les instances internationales, la répression commence à sévir en Libye. Plusieurs ONG, parmi lesquelles Human Rights Watch et Amnesty, pointent du doigt les vagues de disparitions et d'arrestations qui suivent l'avancée de l'armée régulière, devenant inexorable de jour en jour. Face à cette répression, touchant également les journalistes étrangers, les Occidentaux, et plus particulièrement l'Europe, témoignent d'une apathie de plus en plus forte, proche par moment de la tétanisation face aux enjeux en cours.

Cette peur d'une intervention internationale dans une région concernée par de larges enjeux géopolitiques n'est pas neuve dans l'Histoire. Plusieurs exemples abondent de la volonté de non-intervention des États occidentaux face à des scénarios identiques. La guerre civile espagnole de 1936-1939 s'est ainsi caractérisée par une volonté inébranlable de neutralité de la part des démocraties libérales, Grande-Bretagne et France en tête. La crainte était de provoquer une déstabilisation importante de la région, au profit des mouvements pro-communistes constituant alors la colonne vertébrale de la République Espagnole. De même, la révolte des kurdes consécutive à la Guerre du Golfe de 1991 témoigne de cette volonté de non-intervention face aux calculs géopolitiques pesant sur le futur de la région. À un Irak avançant dans l'inconnu sans Saddam Hussein fut préféré un Irak continuant de vivre sous la main d'un despote, certes affaibli, mais toujours au pouvoir et donc plus facilement prévisible. Le calcul apparaît comme étant identique dans le cas libyen. L'avenir d'un pays où tout est à reconstruire politiquement, pouvant devenir un nouvel exemple pour ce monde arabe en pleine reconfiguration, et donc s'engageant vers un avenir imprévisible alors que la région représente l'essentiel des réservoirs en hydrocarbures, semble tétaniser les dirigeants politiques occidentaux. Les révoltes et aspirations démocratiques ne sont plus perçues comme facteurs positifs de changement, mais bien comme éléments perturbateurs d'un équilibre instable qu'il est préférable d'entretenir plutôt que de reconstruire. Il n'est cependant pas sans poser de larges conséquences aussi bien sur l'évolution de la région, que sur l'impact même des politiques occidentales en générales, et européennes en particulier.

En effet, les conséquences d'une telle politique de non intervention et de calculs géopolitiques dans un monde arabe en pleine ébullition seraient très certainement fatales au processus des révolutions en cours. La répression des pouvoirs en place et l'absence d'action de ceux qui se font pourtant les chantres des droits de l'Homme, a fortiori de leur protection, risqueraient, plus que probablement, de refroidir les ardeurs de ceux revendiquant le changement. Au delà du caractère même d'intervention à mettre en place en Libye, et dans les autres États concernés par les représailles à l'égard de leur population, c'est bien la responsabilité et la légitimité du discours de la communauté internationale en matière de droit de l'Homme qui est ici engagée. L'absence voire le refus de toute intervention ne constituerait pas seulement une perte de crédibilité des démocraties libérales, elle représenterait en outre une géopolitique de la complicité. 

Photo: Sculpture dans les jardins du Palais des nations, Genève.

vendredi 11 mars 2011

Les Palestiniens eux aussi se préparent à manifester

C'est une manifestation importante qui se prépare pour le 15 mars prochain dans les Territoires Palestiniens: Réunis autour de l'appel à manifester relayé par facebook (http://www.facebook.com/W7da.Watanya), les jeunes palestiniens appellent à se rassembler en Cisjordanie et à Gaza pour mettre fin à la division entre le Hamas et l'Autorité Palestinienne. Cette division, qui a vu la partition des Territoires en deux zones politiques, Gaza et la Cisjordanie, n'entretenant plus de contacts entre eux, est considérée, pour la plupart des Palestiniens aujourd'hui, comme le principal obstacle à tout essai visant à parvenir enfin à l'établissement d'un État palestinien indépendant. Inspiré des révoltes arabes en cours dans la région, le mouvement appelle à retrouver l'unité autour de plusieurs points forts: la libération de tous les prisonniers politiques détenus dans les prisons de l'Autorité palestinienne et du Hamas, la démission des deux gouvernements et la mise en place d'un gouvernement d'union nationale, la restructuration de l'OLP afin de rassembler toutes les couleurs du spectre politique palestinien et l'organisation d'élections présidentielles et législatives dans un temps choisi par toutes les factions.

L'exaspération est, en effet, de plus en plus forte dans la population palestinienne, contre la situation politique actuelle qui voit s'opposer, depuis 2007, le Hamas et le Fatah. Les révoltes arabes auront finalement été le déclencheur des revendications qui se servent également de Facebook et des réseaux sociaux pour parvenir à s'organiser. Ces revendications des jeunes ne sont d'ailleurs pas anodines, dans une société où les moins de 25 ans représentent 50% de la population: Mécontente de la corruption et de la désunion, la majorité des palestiniens estiment que seule l'unité permettra de répondre enfin aux attentes et répondre aux enjeux liés à l'occupation des territoires par Israël, mais également à la situation économique désastreuse dans laquelle se trouve la majorité des jeunes à l'heure actuelle. Pour ces jeunes, ce n'est que par l'unité que de vraies élections pourront se tenir et permettre le changement.

Quelles seront les réactions des deux principaux mouvements concernés, à savoir le Fatah et le Hamas? La question est posée. Cependant, les tentatives de récupération semblent déjà être présentes. Plusieurs cadres du Fatah exposaient ainsi dernièrement leur appui à l'initiative, affirmant qu'elle rejoignait les principes et aspirations demandées par le parti: « l'autorité est avec le peuple et le peuple est avec l'autorité » déclarait ainsi la semaine dernière le responsable du Fatah pour les Mobilisation Populaires. Cependant, selon Mustafa Barghouti, leader de l'Initiative Nationale Palestinienne et ancien candidat à la présidence de l'Autorité Palestinienne, tant le Fatah que le Hamas craignent les rassemblements annoncés: « Les deux mouvements ont peur des réclamations et des conséquences qu'elles pourraient avoir sur les élections annoncées. Le Fatah et le Hamas tentent ainsi de jouer la carte de la récupération afin d'anticiper les risques. La tension est présente ». Selon lui enfin, la manifestation du 15 mars sera « importante mais pas déterminante. D'autres pourraient jouer un rôle plus essentiel, comme celles annoncées pour le 15 mai prochain autour de la question du droit au retour des réfugiés palestiniens ».

vendredi 25 février 2011

Les révoltes aussi de la faim?

Le traitement médiatique actuel porté sur les révoltes arabes porte essentiellement sur les revendications pour la fin des dictatures et l'accès aux libertés et à la démocratie. Cependant, d'autres revendications vont vite peser sur le devenir des États arabes aujourd'hui entré dans une phase de transition politique voire démocratique: celles portant sur l'accès à l'alimentation et à des prix enfin raisonnables pour les denrées alimentaires. Il est essentiel de se rappeler que les révoltes en Tunisie et en Égypte ont vu de nombreux manifestants brandissant ostensiblement une baguette de pain. Il ne s'agit pas d'une situation propre au marché intérieur de ces deux pays, mais bien d'une réalité touchant à l'ensemble des États du Maghreb et du Moyen-Orient.

Deux ans après les émeutes meurtrières contre la vie chère et l’inflation qui avaient secoué une trentaine de pays dans le monde, dont Haïti, une nouvelle flambée des prix des denrées alimentaires est annoncée pour 2011. La cause ici n'en serait plus seulement la spéculation sauvage, comme ce fut le cas en 2008-2009, mais également les changements climatiques, qui pèsent sur les récoltes et donc sur leurs prix. L'organisation des Nations Unies pour l'agriculture et l'alimentation, la FAO (Organisation de l'ONU pour l'agriculture et l'alimentation), a d'ailleurs tiré la sonnette d'alarme en décembre dernier: l’indice mesurant les évolutions de prix de produits de base comme les céréales, l’huile, produits laitiers, viande, et sucre, était parvenu, à cette date, à son plus haut niveau depuis sa création en 1990. Et dans ce schéma de hausse des prix, les populations arabes seront parmi les plus touchées. Alors que la part de l'alimentation dans les dépenses des ménages représente pour la Tunisie, 25% et pour l'Égypte 42%, ces mêmes pays sont dépendants des importations en céréales et en riz à 75% pour l'Algérie, à 85% pour la Tunisie et à 100% pour le Yémen, et donc soumis à une forte augmentation de ces denrées essentielles. Il est donc de plus en plus probable de voir survenir, à court ou à moyen terme, de nouvelles émeutes de la faim, dans des pays déstructurés dans leur approvisionnement alimentaires.

Plusieurs économistes, parmi lesquels Sen et Fitoussi, ont mis en évidence la corrélation entre famine et dictature. Et face aux modifications climatiques en cours, les populations des pays plus faibles seront à nouveau en première ligne des catastrophes sociales à venir. Il y aura donc encore des révoltes, où la loi du plus fort prévaudra. Et cette loi du plus fort, à l'avenir, sera incarnée dans celui qui contrôlera les moyens de productions alimentaires, ou pourra influer sur leur prix. De nouvelles dictatures pourraient donc apparaître, touchant encore plus des populations déjà fragilisées dans leurs droits et libertés. Il est donc nécessaire d'être attentif à ces liens entre capitalisme, ressources alimentaires et démocratie. La promotion des droits universels doit également passer par un accès à tous aux ressources de vie de base. L'oublier revient, d'une certaine manière, à mettre en danger ces démocraties naissantes.

dimanche 20 février 2011

Asghar Farhadi, Jafar Panahi et le cinéma iranien

C'est donc Asghar Farhadi, réalisateur iranien du film "Une séparation", qui se sera vu remettre l'Ours d'Or du festival  du film de Berlin. Cette distinction, en plus de se  faire dans un climat politique incertain, marqué par les manifestations en cours en Iran, témoigne de la force et de la vitalité du cinéma iranien, et de son combat pour la liberté d'expression.

Le cinéma a depuis toujours été un grand vecteur de liberté, à travers des films dénonçant l'obscurantisme et le totalitarisme (le Dictateur de Chaplin en est l'exemple le plus utilisé), mais également en jouant, à l'intérieur des dictatures, sur les failles de la censure pour parvenir à exprimer et à rapporter. C'est ce qu'il se passe aujourd'hui en Iran, avec des réalisateurs tels que Asghar Farhadi mais également Jafar Panahi, Rafi Pitts, Bahman Ghobadi, Abbas Kiarostami et Samira Makhmalbaf, entre autres. The Hunter, À propos d'Elly, Les Chats persans,... témoignent du besoin de s'exprimer face à un couvercle politique oppresseur qui ne permet en aucune façon d'émettre des critiques envers le système au pouvoir. Et c'est en circulant à travers le double langage que le cinéma iranien parvient à dénoncer et à démontrer de sa vitalité et de la force d'expression de ses auteurs. Ces cinéastes sont d'ailleurs en première ligne des poursuites et des condamnations émises par le régime en place. Jafar Panahi, déjà incarcéré pendant plus de trois mois en 2010, a ainsi été condamné le 29 décembre 2010, en compagnie de Mohammad Rasoulof, à 6 ans de prison, ainsi qu'à une interdiction de tourner des films pendant vingt ans. Tandis que d'autres réalisateurs plus chanceux sont soit contraints à l'exil, soit voient leur film interdit d'écran.

En tentant de condamner au silence des personnalités comme celle de Panahi, le régime iranien cherche à noyauter un des mouvements d'expression qui, avec les jeunes et les femmes, constitue un des moteurs des changements de mentalités en Iran. Autour des deux autres mouvements qui se mobilisent pour transformer la société, les cinéastes iraniens s'investissent en effet pour une société iranienne plus ouverte, remettant en cause l'islam politique et le fonctionnement de l'État tel que défendu par les conservateurs. Au même titre que les manifestations demandant la fin de la dictature en Iran, le cinéma iranien fait partie des symboles de l'esprit démocratique qui tend à s'y exprimer aujourd'hui.

Rafi Pitts ne s'y est d'ailleurs pas trompé, en demandant des comptes au président iranien Mahmoud Ahmadinejad , dans une lettre ouverte envoyée en décembre dernier: « [Panahi et Rasoulof] tous deux punis de s’être intéressés à leurs compatriotes. Punis d’avoir voulu comprendre les événements de juin 2009. Punis de s’être préoccupés des vies perdues dans les conflits issus des élections.

- Y-a-t-il un problème à vouloir comprendre pourquoi des gens sont morts lors de nos dernières élections?
- Pensez-vous que le pays ignore les violences provoquées par les résultats de ces élections ?
- Est-ce un crime que Jafar Panahi veuille faire un autre film ?
- Est-ce un crime que Mohammad Rasoulof veuille questionner la réalité ?
- Est-ce parce que les cinéastes veulent tendre un miroir pour questionner la société ?
- Avez-vous peur d’un point de vue qui contredirait le vôtre ?
Dans ce cas, répondez à la question: “Pourquoi avons-nous eu une révolution?” »

Tourner librement aujourd'hui en Iran est donc un acte de résistance et de manifestation. C'est aussi un symbole à ne pas oublier en achetant son ticket à l'entrée de son cinéma favori.