vendredi 25 février 2011

Les révoltes aussi de la faim?

Le traitement médiatique actuel porté sur les révoltes arabes porte essentiellement sur les revendications pour la fin des dictatures et l'accès aux libertés et à la démocratie. Cependant, d'autres revendications vont vite peser sur le devenir des États arabes aujourd'hui entré dans une phase de transition politique voire démocratique: celles portant sur l'accès à l'alimentation et à des prix enfin raisonnables pour les denrées alimentaires. Il est essentiel de se rappeler que les révoltes en Tunisie et en Égypte ont vu de nombreux manifestants brandissant ostensiblement une baguette de pain. Il ne s'agit pas d'une situation propre au marché intérieur de ces deux pays, mais bien d'une réalité touchant à l'ensemble des États du Maghreb et du Moyen-Orient.

Deux ans après les émeutes meurtrières contre la vie chère et l’inflation qui avaient secoué une trentaine de pays dans le monde, dont Haïti, une nouvelle flambée des prix des denrées alimentaires est annoncée pour 2011. La cause ici n'en serait plus seulement la spéculation sauvage, comme ce fut le cas en 2008-2009, mais également les changements climatiques, qui pèsent sur les récoltes et donc sur leurs prix. L'organisation des Nations Unies pour l'agriculture et l'alimentation, la FAO (Organisation de l'ONU pour l'agriculture et l'alimentation), a d'ailleurs tiré la sonnette d'alarme en décembre dernier: l’indice mesurant les évolutions de prix de produits de base comme les céréales, l’huile, produits laitiers, viande, et sucre, était parvenu, à cette date, à son plus haut niveau depuis sa création en 1990. Et dans ce schéma de hausse des prix, les populations arabes seront parmi les plus touchées. Alors que la part de l'alimentation dans les dépenses des ménages représente pour la Tunisie, 25% et pour l'Égypte 42%, ces mêmes pays sont dépendants des importations en céréales et en riz à 75% pour l'Algérie, à 85% pour la Tunisie et à 100% pour le Yémen, et donc soumis à une forte augmentation de ces denrées essentielles. Il est donc de plus en plus probable de voir survenir, à court ou à moyen terme, de nouvelles émeutes de la faim, dans des pays déstructurés dans leur approvisionnement alimentaires.

Plusieurs économistes, parmi lesquels Sen et Fitoussi, ont mis en évidence la corrélation entre famine et dictature. Et face aux modifications climatiques en cours, les populations des pays plus faibles seront à nouveau en première ligne des catastrophes sociales à venir. Il y aura donc encore des révoltes, où la loi du plus fort prévaudra. Et cette loi du plus fort, à l'avenir, sera incarnée dans celui qui contrôlera les moyens de productions alimentaires, ou pourra influer sur leur prix. De nouvelles dictatures pourraient donc apparaître, touchant encore plus des populations déjà fragilisées dans leurs droits et libertés. Il est donc nécessaire d'être attentif à ces liens entre capitalisme, ressources alimentaires et démocratie. La promotion des droits universels doit également passer par un accès à tous aux ressources de vie de base. L'oublier revient, d'une certaine manière, à mettre en danger ces démocraties naissantes.

dimanche 20 février 2011

Asghar Farhadi, Jafar Panahi et le cinéma iranien

C'est donc Asghar Farhadi, réalisateur iranien du film "Une séparation", qui se sera vu remettre l'Ours d'Or du festival  du film de Berlin. Cette distinction, en plus de se  faire dans un climat politique incertain, marqué par les manifestations en cours en Iran, témoigne de la force et de la vitalité du cinéma iranien, et de son combat pour la liberté d'expression.

Le cinéma a depuis toujours été un grand vecteur de liberté, à travers des films dénonçant l'obscurantisme et le totalitarisme (le Dictateur de Chaplin en est l'exemple le plus utilisé), mais également en jouant, à l'intérieur des dictatures, sur les failles de la censure pour parvenir à exprimer et à rapporter. C'est ce qu'il se passe aujourd'hui en Iran, avec des réalisateurs tels que Asghar Farhadi mais également Jafar Panahi, Rafi Pitts, Bahman Ghobadi, Abbas Kiarostami et Samira Makhmalbaf, entre autres. The Hunter, À propos d'Elly, Les Chats persans,... témoignent du besoin de s'exprimer face à un couvercle politique oppresseur qui ne permet en aucune façon d'émettre des critiques envers le système au pouvoir. Et c'est en circulant à travers le double langage que le cinéma iranien parvient à dénoncer et à démontrer de sa vitalité et de la force d'expression de ses auteurs. Ces cinéastes sont d'ailleurs en première ligne des poursuites et des condamnations émises par le régime en place. Jafar Panahi, déjà incarcéré pendant plus de trois mois en 2010, a ainsi été condamné le 29 décembre 2010, en compagnie de Mohammad Rasoulof, à 6 ans de prison, ainsi qu'à une interdiction de tourner des films pendant vingt ans. Tandis que d'autres réalisateurs plus chanceux sont soit contraints à l'exil, soit voient leur film interdit d'écran.

En tentant de condamner au silence des personnalités comme celle de Panahi, le régime iranien cherche à noyauter un des mouvements d'expression qui, avec les jeunes et les femmes, constitue un des moteurs des changements de mentalités en Iran. Autour des deux autres mouvements qui se mobilisent pour transformer la société, les cinéastes iraniens s'investissent en effet pour une société iranienne plus ouverte, remettant en cause l'islam politique et le fonctionnement de l'État tel que défendu par les conservateurs. Au même titre que les manifestations demandant la fin de la dictature en Iran, le cinéma iranien fait partie des symboles de l'esprit démocratique qui tend à s'y exprimer aujourd'hui.

Rafi Pitts ne s'y est d'ailleurs pas trompé, en demandant des comptes au président iranien Mahmoud Ahmadinejad , dans une lettre ouverte envoyée en décembre dernier: « [Panahi et Rasoulof] tous deux punis de s’être intéressés à leurs compatriotes. Punis d’avoir voulu comprendre les événements de juin 2009. Punis de s’être préoccupés des vies perdues dans les conflits issus des élections.

- Y-a-t-il un problème à vouloir comprendre pourquoi des gens sont morts lors de nos dernières élections?
- Pensez-vous que le pays ignore les violences provoquées par les résultats de ces élections ?
- Est-ce un crime que Jafar Panahi veuille faire un autre film ?
- Est-ce un crime que Mohammad Rasoulof veuille questionner la réalité ?
- Est-ce parce que les cinéastes veulent tendre un miroir pour questionner la société ?
- Avez-vous peur d’un point de vue qui contredirait le vôtre ?
Dans ce cas, répondez à la question: “Pourquoi avons-nous eu une révolution?” »

Tourner librement aujourd'hui en Iran est donc un acte de résistance et de manifestation. C'est aussi un symbole à ne pas oublier en achetant son ticket à l'entrée de son cinéma favori.

mercredi 16 février 2011

De l'Égypte à l'Iran

La référence est anecdotique mais témoigne de l'attention portée par les analystes sur la question: le jour où le président égyptien Hosni Mubarak quittait le pouvoir, l'Iran fêtait les 32 ans de l'arrivée de l'ayatollah Khomeiny à la tête du pays. Deux jours plus tard, le 14 février, plusieurs manifestations éclataient à Téhéran et également dans d'autres villes du pays, autour de slogans demandant la chute du « dictateur Khamenei ». Assez rapidement cette fois ci, le président américain Barack Obama et la secrétaire d'État Hillary Clinton ont annoncé leur soutien aux manifestants iraniens, dénonçant les répressions et appelant à l'ouverture démocratique. L'Iran est ainsi apparu pendant quelques heures comme le potentiel prochain domino pouvant tomber dans la région.

La perspective d'une reprise des manifestations contre le régime islamique, telles que celles ayant suivi la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad en 2009, et la renaissance du mouvement vert iranien, contribuent à cette réflexion, encouragée par les parallèles fait entre l'Iran d'une part, et la Tunisie et l'Égypte d'autre part: un pouvoir policier et dictatorial, une économie marquée par un fort taux de chômage et par une confiscation des richesses au profit d'une caste politique, une jeunesse représentant près de 50% de la population et l'effet de la mondialisation des communications favorisant l'échange des idées. Cependant, les comparaisons s'arrêtent là. En effet, à la différence de l'Égypte et de la Tunisie, le pouvoir politique iranien est éclaté entre plusieurs factions antagonistes, ayant leur propre lecture du concept de « république islamique ». Le camp conservateur est ainsi divisé entre tenants de la ligne originale posée par Khomeiny, autour de la défense du guide spirituel, et entre défenseurs d'un pouvoir dur incarné par les piliers de la révolution que sont les Pasdarans. Ensuite, le camp réformateur et les opposants regroupés au sein du mouvement vert, sont loin de poser une alternative explicite au régime en place. Peu clair dans ses intentions, ne remettant pas en cause le fondement islamique du régime, et ne parvenant pas à fédérer les opposants autour d'une réponse franche à la crise en cours, le mouvement reste confronté, comme le souligne Fariba Adelkhah, directrice de recherche à SciencesPo-CERI, à un « échec politique en raison de ses divisions internes et de l’inadaptation de son leadership à ses propres attentes ».

Toutefois, les manifestations du lundi 14 février auront représenté un défi pour le régime, plongé dans l'embarras face à ses propres contradictions. Soutenant les révoltes populaires au Maghreb, il aura vu son discours détourné par ceux auxquels il refusait les mêmes droits. Tentant de reprendre la main dans une allocution télévisée hier soir, en direct, le président Ahmadinejad aura, à nouveau, pointé les « éléments extérieurs cherchant à insidieusement déstabiliser la grande nation iranienne », tandis que de nombreux députés du majlis, le Parlement iranien, réclamaient l'arrestation et la pendaison des leaders du mouvement vert, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karroubi.

Il est difficile de prévoir quelle sera la suite des manifestations de lundi. Aucun nouveau rassemblement ne semble prévu, à l'heure actuelle. De plus, il semble peu probable, comme le soulignent des opposants sur Facebook, que le pouvoir autorise l'occupation de longue durée de lieux symboliques, comme le fut la place Tahrir en Égypte. La suite dépendra donc de la manière dont la population reprendra le discours porté à la fois par les manifestants égyptiens et tunisiens, et par la manière dont les opposants parviendront à proposer une alternative claire au régime en place. Les slogans des dernières manifestations, assimilant le futur du guide Khamenei à celui de Ben Ali et Mubarak semblent propice à tous les pronostics. Reste à voir comment ces appels seront traduits de manière politique.

lundi 14 février 2011

L'exemple turc?

Depuis le début des soulèvements en Tunisie et en Égypte, et la chute des anciens présidents Ben Ali et Mubarak, l'analyse de la transition politique en cours au Maghreb met en avant le modèle turc comme étant l'exemple à suivre pour une transition démocratique réussie. Représenté par un parti démocrate-musulman pragmatique, l'AKP, le modèle politique turc est désigné comme le plus à même à conjuguer habilement ouverture démocratique et mouvement islamique.

Cependant, l'exemple turc contient également une part d'ombre qui peut permettre d'approfondir le questionnement quant aux chances de réussite de la transition démocratique en Égypte, autour du rôle dévolu à l'armée. En effet, particulièrement influente économiquement en Turquie, les forces armées turques occupent également une place politique ayant longtemps pesé sur le devenir démocratique de la République fondée par Mustafa Kemal Atatürk. À travers le conseil national de sécurité, les militaires, qui ont longtemps par le passé joué un rôle politique de premier plan dans le pays, continuent à revendiquer une place dans les grandes décisions à prendre pour la gestion de la Turquie. En arrière-plan de ces logiques de confrontation figure le concept de « l'État profond » (devlet baba) défini par l'état-major et les services de renseignement présents au sein de l'État. La Turquie a d'ailleurs longtemps vécu sous la menace de coups d'État militaire à répétitions (tous les dix ans selon l'adage local), dans lesquels l'armée affirmait se porter garante des fondamentaux de la république turque, face à ce qu'elles présentaient comme des menaces fondamentales à l'essence même de l'État. De nouvelles tensions sont d'ailleurs encore survenues en 2009 et 2010, autour de la menace d'un putsch face aux projets de réformes défendus par l'AKP.

Dans la transition en cours en Égypte, l'exemple du rôle occupé par l'armée dans la gestion politique de la Turquie doit donc être en tête, au moment où l'armée égyptienne annonce prendre "en charge la direction des affaires du pays provisoirement" pour une période pouvant durer six mois "ou jusqu'à la fin des élections législatives et pour la présidence de la République", tout en annonçant la suspension de la constitution et la mise en place d'une commission chargée de veiller aux nécessaires amendements. Il conviendra donc de suivre quel sera la définition de « l'État profond égyptien » envisagé par l'armée, et quel rôle les forces égyptiennes choisiront d'y jouer. Le risque pourrait être présent de voir évoluer l'Égypte vers une « démocratie de façade » ou dimuqratiyyah shikliyyah, dans laquelle des ouvertures ne se sont réalisées que dans des domaines très limités, notamment dans un pluralisme contrôlé en arrière-plan par l'armée et les forces de sécurité. À moins que ces services ne parviennent à dépasser la logique qui a été la leur durant ces dernières décennies, et se penchent enfin sur la définition d'un « État profond » incluant les aspirations des millions de citoyens égyptiens.

samedi 12 février 2011

De la transition politique à la transition démocratique


La démission d'Hosni Mubarak de la présidence de l'Égypte et les manifestations en cours en Algérie et au Yémen, un mois après la chute de Ben Ali le prouvent: l'ensemble du monde arabe vit en ces derniers jours un des plus grands basculement politique de son histoire. Depuis le début de l'année 2011, jamais en aussi peu de temps, sur un espace aussi large et avec une telle intensité, la région ne s'était révoltée contre ce qui était désigné comme « l'ordre établi ». Le concept de « culturalisme arabe » ayant prôné une exception des peuples de la région à vivre sous un régime démocratique vole enfin en morceaux, témoignant de l'universalité des droits de l'Homme et du bien-fondé de ses principes. Essentiellement cantonnée jusqu'à ces derniers mois dans un rôle négatif, pro-islamiste, anti-israélien et anti-occidental, la « rue arabe » vient de montrer à l'Occident et au monde qu'elle n'était nullement le jouet de régimes autoritaires et répressifs, mais bien le lieu où peuvent s'exprimer les revendications à l'émancipation et à la liberté.

La transition politique est aujourd'hui en cours dans une région dont le leitmotiv institutionnel depuis plusieurs décennies était celui de la « stabilité ». Mais cette transition politique n'est pas encore complètement celle de la transition démocratique. Beaucoup d'exemples par le passé ont montré que les soulèvements populaires ne permettent pas directement à un régime répressif de se voir remplacer par une véritable démocratie. La Russie, la Géorgie, la Serbie, mais aussi le Pakistan et l'Iran n'ont pas su convertir l'essai en système réellement représentatif des aspirations de ses peuples et minorités. La construction d'une démocratie demande, bien évidemment, la fin d'un régime oppressif et policier, de même que l'ouverture aux partis politiques pluralistes, la réforme électorale garante de cette participation et l'indépendance du système judiciaire censé contrôler les abus. Mais la construction démocratique demande également la reconnaissance internationale du bien-fondé de ces libérations, et la fin des diplomaties à deux niveaux cherchant à récupérer les verres brisés des révolutions.

C'est aujourd'hui face à ces défis que les pays du monde arabe vont devoir se confronter. Mais c'est aussi à ces aspirations que les pays Occidentaux devront répondre. L'Europe pourrait y trouver enfin la voie royale aux questionnements et à ses doutes existentiels. En se posant comme la garante des principes de libertés et d'égalité, en soutenant le processus d'ouverture en cours et en facilitant les aides sociales et économiques qui permettront aux nouveaux élus de ne pas subir le poids des erreurs du passé, l'Europe non seulement ferait acte de contrition pour ses erreurs du passé mais redonnerait également enfin du sens à son propre rôle. Les dispositions légales sont déjà présentes, à travers les principes posés dans le "dialogue méditerranéen". Il n'y manque plus que la volonté politique.

mercredi 9 février 2011

Construire la démocratie: la voie de la justice transitionnelle?

Depuis le début des soulèvements et manifestations au Maghreb et au Moyen-Orient, la question lancinante de la reconstruction démocratique occupe les médias et les esprits des analystes et chercheurs tant occidentaux que locaux. Les défis relevés par les sociétés en transitions démocratiques sont immenses. Et, souvent, les dispositifs mis en place ne facilitent finalement qu'une transition non pas démocratique mais politique.

Or, la construction de la démocratie repose avant tout sur la capacité de coexistences de citoyens issus peu ou prou de communautés politiques, sociales, culturelles mais aussi économiques différentes. Dans le cadre d'États ayant vécu pendant plusieurs décennies sur des affrontements et répressions violentes, cette capacité de coexistence se trouve en péril.

La question se pose ainsi vis-à-vis de la Tunisie mais également de l'Égypte. Comment parvenir à créer un tissu démocratique durable dans ces États dont la société s'est construite sur la violence policière, les luttes armées entre factions politiques, le népotisme et la violence? Les différentes propositions se basant sur la promotion de la liberté de la presse, sur la réorganisation des élections, sur le pluralisme politique et sur l'indépendance du système judiciaire sont plus que nécessaires dans la transition en cours, mais ne recréent pas à terme un tissu proto-démocratique essentiel au vivre ensemble. Face à des groupes s'étant durement opposés et affrontés, les États sortant d'un régime oppressif doivent également se pencher sur les éléments nécessaires à la coexistence pacifique à rétablir entre ces différentes composantes. Cette caractéristique essentielle se retrouve dans la « justice transitionnelle ». Face à des tribunaux judiciaires chargés d'organiser les poursuites contre les anciens caciques du régimes, ces commissions transitionnelles, temporelles et non punitives, sont chargés, elles, de se pencher sur le sort des victimes et à veiller au recueil des témoignages et à la « libération » des esprits. Le but est bien ici la réconciliation par la vérité. La commission justice et vérité mise en place en Afrique du Sud en est l'exemple le plus emblématique. Mais d'autres commissions ont également existé, au Pérou, en Argentine mais également au Guatemala et au Liberia.

Le but de ces commissions indépendantes est donc bien de veiller à redonner à des sociétés déchirées la foi en leurs institutions et dans l'établissement d'une vraie transition démocratique. La reconstruction d'un État de droit ne dépend pas seulement des réformes législatives à mettre en place. Elle doit aussi passer par une prise en compte des victimes des tortures et emprisonnements, et par la franchise d'affronter les démons du passé, afin de mieux les exorciser. Dans les différentes propositions émises en vue de permettre à la Tunisie et à l'Égypte d'enfin établir une démocratie à l'intérieur de leurs frontières, ces commissions de réconciliation auraient donc un rôle important à jouer.

vendredi 4 février 2011

L'Iran et les révoltes arabes

« Le peuple tunisien est en quête de justice, de fierté, de coopération et de l’établissement des lois et règles de l’Islam pur », affirmait le président iranien le 19 janvier dernier, tandis que le nouveau chef de la diplomatie iranienne, Ali Akbar Salehi, prétendait, lui, que la révolte en Égypte allait « aider à créer un Moyen-Orient islamique ». Ces différentes déclarations ont semé le trouble en Occident, matérialisant la peur d'un scénario « à l'iranienne » des évènements actuel en Tunisie et en Égypte. L'idée d'un renversement de régimes jusque là pro-occidentaux, à l'image de celui du Shah d'Iran, suivi d'une prise de pouvoir par les islamistes radicaux, comme ce fut le cas avec Khomeiny en 1979, occupe les esprits. De telles prédictions sont-elles réellement possibles? Et l'Iran pourrait-il devenir le leader d'un Moyen-Orient islamique en émergence?

Deux points sont à mettre en évidence dans ce plan de communication menée par l'administration Ahmadinejad : vis-à-vis de l'extérieur tout d'abord, dans la réflexion que le régime fait des opportunités géopolitiques que lui offriraient la chute de Moubarak. Le vide politique et l'instabilité laissée par un tel départ permettrait au pouvoir en place à Téhéran de continuer à asseoir son rôle de plus en plus incontournable au Moyen-Orient, en voyant mis de côté les États jusqu'ici obstacles à son assise régionale. Mais surtout à l'intérieur ensuite, en parvenant à ressouder autour d'un discours « nationaliste islamique » une population considérée comme « suspecte » depuis les manifestations de 2009. Et, par la même occasion, suffisamment effrayer ceux qui souhaiteraient que l'Iran rejoigne les révoltés des pays voisins. C'est en ce sens qu'il faut d'ailleurs comprendre l'intensification des exécutions capitales depuis le début de l'année 2011. Human Rights Watch évalue à 73 le nombre de ces dernières depuis le 1er janvier 2011. Et parmi les condamnés figurent, pour la première fois, des exécutions de participants aux manifestations post-électorales, dont Jafar Kazemi et Mohammad Ali Hajaghaei, ainsi que la citoyenne irano-hollandaise Zahra Bahrami, pendue officiellement pour trafic de drogue, mais officieusement, selon plusieurs analystes, pour sa participation aux manifestations antigouvernementales. Le but serait donc bien d'effrayer les citoyens iraniens tentés par de nouveaux soulèvements à l'image des ceux survenus en 2009.

Par ces déclarations et politiques de condamnations, l'administration Ahmadinejad tenterait plutôt de reprendre la main dans un dossier qui pourrait menacer directement le régime en place. Car les exaspérations rencontrées aussi bien en Tunisie qu'en Égypte, en Jordanie ou au Yémen sont présentes en Iran: une politique clientéliste menée par le régime, et plombant le développement économique du pays, une jeunesse bridée et dont l'accès aux emplois correspondant au niveau d'études reste problématique, une presse mise au pas et des libertés totalement absentes dans un cadre répressif violent. Les déclarations tant d'Ahmadinejad que de Salehi sont donc avant tout à remettre dans un contexte intérieur iranien particulièrement troublé. Il faudra dès lors également suivre les évènements intérieurs iraniens dans les prochaines semaines.