lundi 14 février 2011

L'exemple turc?

Depuis le début des soulèvements en Tunisie et en Égypte, et la chute des anciens présidents Ben Ali et Mubarak, l'analyse de la transition politique en cours au Maghreb met en avant le modèle turc comme étant l'exemple à suivre pour une transition démocratique réussie. Représenté par un parti démocrate-musulman pragmatique, l'AKP, le modèle politique turc est désigné comme le plus à même à conjuguer habilement ouverture démocratique et mouvement islamique.

Cependant, l'exemple turc contient également une part d'ombre qui peut permettre d'approfondir le questionnement quant aux chances de réussite de la transition démocratique en Égypte, autour du rôle dévolu à l'armée. En effet, particulièrement influente économiquement en Turquie, les forces armées turques occupent également une place politique ayant longtemps pesé sur le devenir démocratique de la République fondée par Mustafa Kemal Atatürk. À travers le conseil national de sécurité, les militaires, qui ont longtemps par le passé joué un rôle politique de premier plan dans le pays, continuent à revendiquer une place dans les grandes décisions à prendre pour la gestion de la Turquie. En arrière-plan de ces logiques de confrontation figure le concept de « l'État profond » (devlet baba) défini par l'état-major et les services de renseignement présents au sein de l'État. La Turquie a d'ailleurs longtemps vécu sous la menace de coups d'État militaire à répétitions (tous les dix ans selon l'adage local), dans lesquels l'armée affirmait se porter garante des fondamentaux de la république turque, face à ce qu'elles présentaient comme des menaces fondamentales à l'essence même de l'État. De nouvelles tensions sont d'ailleurs encore survenues en 2009 et 2010, autour de la menace d'un putsch face aux projets de réformes défendus par l'AKP.

Dans la transition en cours en Égypte, l'exemple du rôle occupé par l'armée dans la gestion politique de la Turquie doit donc être en tête, au moment où l'armée égyptienne annonce prendre "en charge la direction des affaires du pays provisoirement" pour une période pouvant durer six mois "ou jusqu'à la fin des élections législatives et pour la présidence de la République", tout en annonçant la suspension de la constitution et la mise en place d'une commission chargée de veiller aux nécessaires amendements. Il conviendra donc de suivre quel sera la définition de « l'État profond égyptien » envisagé par l'armée, et quel rôle les forces égyptiennes choisiront d'y jouer. Le risque pourrait être présent de voir évoluer l'Égypte vers une « démocratie de façade » ou dimuqratiyyah shikliyyah, dans laquelle des ouvertures ne se sont réalisées que dans des domaines très limités, notamment dans un pluralisme contrôlé en arrière-plan par l'armée et les forces de sécurité. À moins que ces services ne parviennent à dépasser la logique qui a été la leur durant ces dernières décennies, et se penchent enfin sur la définition d'un « État profond » incluant les aspirations des millions de citoyens égyptiens.

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