lundi 14 mars 2011

De la politique de complaisance à la géopolitique de la complicité

Alors que la question d'une zone d'exclusion aérienne reste toujours au stade du simple débat dans les instances internationales, la répression commence à sévir en Libye. Plusieurs ONG, parmi lesquelles Human Rights Watch et Amnesty, pointent du doigt les vagues de disparitions et d'arrestations qui suivent l'avancée de l'armée régulière, devenant inexorable de jour en jour. Face à cette répression, touchant également les journalistes étrangers, les Occidentaux, et plus particulièrement l'Europe, témoignent d'une apathie de plus en plus forte, proche par moment de la tétanisation face aux enjeux en cours.

Cette peur d'une intervention internationale dans une région concernée par de larges enjeux géopolitiques n'est pas neuve dans l'Histoire. Plusieurs exemples abondent de la volonté de non-intervention des États occidentaux face à des scénarios identiques. La guerre civile espagnole de 1936-1939 s'est ainsi caractérisée par une volonté inébranlable de neutralité de la part des démocraties libérales, Grande-Bretagne et France en tête. La crainte était de provoquer une déstabilisation importante de la région, au profit des mouvements pro-communistes constituant alors la colonne vertébrale de la République Espagnole. De même, la révolte des kurdes consécutive à la Guerre du Golfe de 1991 témoigne de cette volonté de non-intervention face aux calculs géopolitiques pesant sur le futur de la région. À un Irak avançant dans l'inconnu sans Saddam Hussein fut préféré un Irak continuant de vivre sous la main d'un despote, certes affaibli, mais toujours au pouvoir et donc plus facilement prévisible. Le calcul apparaît comme étant identique dans le cas libyen. L'avenir d'un pays où tout est à reconstruire politiquement, pouvant devenir un nouvel exemple pour ce monde arabe en pleine reconfiguration, et donc s'engageant vers un avenir imprévisible alors que la région représente l'essentiel des réservoirs en hydrocarbures, semble tétaniser les dirigeants politiques occidentaux. Les révoltes et aspirations démocratiques ne sont plus perçues comme facteurs positifs de changement, mais bien comme éléments perturbateurs d'un équilibre instable qu'il est préférable d'entretenir plutôt que de reconstruire. Il n'est cependant pas sans poser de larges conséquences aussi bien sur l'évolution de la région, que sur l'impact même des politiques occidentales en générales, et européennes en particulier.

En effet, les conséquences d'une telle politique de non intervention et de calculs géopolitiques dans un monde arabe en pleine ébullition seraient très certainement fatales au processus des révolutions en cours. La répression des pouvoirs en place et l'absence d'action de ceux qui se font pourtant les chantres des droits de l'Homme, a fortiori de leur protection, risqueraient, plus que probablement, de refroidir les ardeurs de ceux revendiquant le changement. Au delà du caractère même d'intervention à mettre en place en Libye, et dans les autres États concernés par les représailles à l'égard de leur population, c'est bien la responsabilité et la légitimité du discours de la communauté internationale en matière de droit de l'Homme qui est ici engagée. L'absence voire le refus de toute intervention ne constituerait pas seulement une perte de crédibilité des démocraties libérales, elle représenterait en outre une géopolitique de la complicité. 

Photo: Sculpture dans les jardins du Palais des nations, Genève.

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